Retour à Un-visible |
Retour à la page textes
|
Home
Enfiler un maillot de bain au regard et plonger dans la contemplation — Un délire de tesselles —
(à propos de la série Un-visible de Guillaume Chaplot)
« On n'apprécie rien si on ne le contemple pas ;
ce qui manque au monde c'est la contemplation ».
Angelus Silesus
Être serein quant au message de la série Un-visible de Guillaume Chaplot, quant au propos, quant à un hypothétique concept, quant à un quelconque vouloir dire converti en images, non, rien à deviner, découvrir, comprendre par soi-même, il n'y a pas de discours à déceler dans ces photographies, rien de sémantique, rien de communicationnel, rien de politique, rien à appréhender de narratif, instructif, scientifique, il y a simplement à voir, à voir sans le bruit du monde, juste pour le plaisir des yeux.
Des piscines pour le regard, voilà ce que sont ces photographies carrées, rondes, rectangulaires, elles invitent le regard à enfiler un maillot de bain et à plonger dans la contemplation chromatique, la relaxation iconique, l'abstraction photographique, pas plus, pas moins, des images au pH neutre, une eau idéale, pure, et fraîche aux yeux — comme un collyre purifiant. Métaphoriquement, c'est un bain élémentaire, voire fondamental, qui nous est offert, celui de l'aísthêsis, nous sommes dans des thermes « antiques-contemporains » dont les bains, les bassins, les salles, les couloirs, sont tous faits de mosaïques délirantes et raffinées, folles et délicates, dérégulées et délicieuses, des patterns hybrides installés aux croisements des grandes traditions de la mosaïque mésopotamienne, grecque, romaine, byzantine, vénitienne, florentine, moderne, contemporaine, c'est singulier, et très plaisant ! Pour cela, rien que pour cela, merci Guillaume pour ce délire de tesselles !
D'un point de vue strictement poïétique, le modus operandi photographique révèle d'une approche de curiosité, la même que celle d'un enfant qui s'apprêterait à ouvrir une boîte secrète chapardée, l'artiste sélectionne tout simplement dans son environnement immédiat des objets divers (éponges, tirages…), des plantes, des légumes (oignons, ails, feuilles, fleurs disparates…), et il les photographie en micro avec curiosité et ravissement — sans doute comme Denis Brihat se mettait en rapport avec ses fleurs, fruits, légumes, qu'il cultivait et photographiait. Particularité, différence, chez Chaplot l'image n'est pas/plus figurative comme chez Brihat, elle se maintient/retient dans une abstraction onirique — une contrée de la représentation dont la peinture n'a pas le privilège.
En effet, sans refaire l'histoire de la photographie, abstraction et image photonique se sont très tôt liées, des macrophotographies de William Henry Fox-Talbot, voire certains cyanotypes d'Anna Aytkins, ou les admirables flocons de neige de Wilson Bentley, aux empreintes lumineuses actuelles de Wolfgang Tillmmans, pour ne citer qu'eux, l'abstraction sied indéniablement à la photographie, Un-visible prolonge cette tradition.
La photographie conjugue effectivement très bien figuration et abstraction, tout aussi bien que la peinture. Amusons-nous même à dire puisque nous circulons dans l'anecdote historique, que la photographie a aidé d'une certaine manière la peinture à se libérer de la figuration en prenant d'une part cette dernière à sa charge (reportage, good story-telling pictures, documentaire, etc.) ; et d'autre part en fournissant aux peintres de l'abstraction géométrique des vues du monde tel qu'il n'avait pas encore été perçu, à savoir, géométrisé, abstractisé par un point de vue nouveau (Cf. photographie aérienne, dès 1858, Nadar). Rosalind Krauss souligne bien ce métissage étonnant : « Si paradoxal que cela semble [écrit-elle], la photographie est devenue progressivement pour l'abstraction picturale le modèle opérant ». Bref, cet excursus minimal ne vient pas ici gratuitement, il trouve pleinement sa place dans notre laïus en ce sens que Guillaume Chaplot a, lors d'une série photographique ultérieure, nous mentionnons ici Parcelles, précisément travaillé et combiné figuration et abstraction avec des vues aériennes (captures d'écrans à partir de Google Earth).
Pour en revenir à la photographie seule et plus spécifiquement à Un-visible, il existe bien une énergie dans l'abstraction photographique, Guillaume Chaplot la fouille, la provoque, l'exploite habilement. Un-visible propose des petits jardins suspendus, des parcelles hypnotiques, un délire de tesselles, des plans verticaux colorés pareils à des vitraux qui ne renseignent sur aucune hagiographie, pas de théologie là-dedans, mais bien une expérience esthétique personnelle là-devant, laquelle expérience trouve son origine dans la surprise, dans l'étonnement, dans l'émerveillement — soit le berceau de la philosophie dans la mesure l'émerveillement initie le questionnement du monde et de soi.
Oui, s'émerveiller c'est plonger dans le monde et en soi, répétons cela comme un mantra. Toutes ces images sont de véritables plongeoirs contemplatifs qui invitent, incitent, à enfiler un maillot de bain au regard et à s'immerger dans la couleur, se noyer dans le graphisme des structures microphotographiques, s'absorber dans une méditation mantrique — répétition et vibration —, dans le plaisir esthétique !
Laissons les mots de fin à Paul Klee : « L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse à bon droit aisément à l'abstraction ».
David Brunel
Docteur en philosophie esthétique,
écrivain, photographe, conférencie.