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Des verdures tissées de lumière

A propos des « tableaux » de la série photographique Dans la forêt de Guillaume Chaplot.

Un texte de David Brunel

« Ne vous attendez pas à trouver les choses
telles que vous croyez qu’elles sont. »

Henry David Thoreau


        

    Avec sa série Dans la forêt, Guillaume Chaplot ne montre pas des peintures mais bien des photographies, il s’applique cependant à qualifier ces dernières de « tableaux ». Pourquoi cette terminologie sensiblement désajustée, cette dénomination décalée, ce léger désaccord ? Sans doute pour avertir d’emblée le public d’une distorsion possible entre le voir et le savoir, informer d’un écart entre captation et compréhension, d’une dissonance légère. Sans doute cette désignation fait-elle aussi revenir du reculé quattrocento l’importante dimension narrative que la peinture a longtemps endossée, le tableau en tant que fenêtre ouverte sur l’historia — l’éloquence de cette fenêtre albertienne . Ces images s’annoncent donc disertes, mais leur énoncé, en comptant qu’elles en aient un, n’est pas manifeste, pas immédiat, il sera, nous le comprenons bien, sensiblement retardé, maquillé. Voilà l’indication que le substantif « tableaux » lègue potentiellement.

     Plus que d’ordinaire, ces images s’abordent en conséquence comme des métaphores, lesquelles prennent à leur charge, comme toute métaphore d’ailleurs, une représentation par transfert de sens, précisément ce que le référent arbre démontre. Certes dominant dans la série, ledit référent se veut ici plus domanial que dominant en ce sens qu’il n’intervient pas en tant que sujet premier, sujet revendiqué. Guillaume Chaplot n’est pas un portraitiste d’arbres comme l’histoire de la photographie en a tant connu au XIXe, pensons très rapidement à William Henry Fox-Talbot, George Shaw, Carleton Watkins, Henry Jackson…, au XXe également, Ansel Adams, John Sexton, Frank Gohlke, Rodney Graham parmi tant d’autres, et encore aujourd’hui  au XXIe, Eric Poitevin, An Shelton, Myoung Ho Lee, Eeva Karhu… Une longue, noble, et remarquable relation d’affinité iconographique avec ce modèle singulier qu’est l’arbre.

    Dans les « tableaux » de Guillaume Chaplot, les arbres, ou du moins ce qu’il en reste, sont différents car ils sont mis en image non pour être représentants d’eux-mêmes, mais posés là, réunis en tant qu’émissaires de la forêt (une futaie plus probablement), pour finalement symboliser l’orientation incertaine, figurer l’errance prolongée, exprimer l’égarement possible, la perte avérée, la disparition. Une forêt qui également désigne la solitude choisie, choyée, elle s’institue alors comme le refuge idoine pour s’éloigner de la vie quotidienne et se rapprocher de sa propre vie, un temple végétal — Thoreau au bord de l’étang de Walden. Ainsi en est-il du sujet que développent les « tableaux » de Dans la forêt, une métaphore ouverte, partagée entre le nomadisme et la retraite, répartie entre l’inquiétude de se perdre, et la quiétude de se refugier, de se retrouver. Obscurité et clarté cohabitent dans les sous-bois, les antonymes se retrouvent logiquement réunis dans ces images qui figurent une pérégrination singulière commune à chacun, celle de la vie et ses vicissitudes.

    A travers une technique de prise de vue déterminée combinant le mouvement de l’opérateur à un temps de pose lent, le « photographe-peintre » édifie un flou dominant, une vibration de couleurs et de lumières qui plongent l’image dans une apparence située entre figuration et abstraction, dont la lecture s’avère plus aisée de loin que de près. Une ambiguïté toute impressionniste, nous en conviendrons, nous retrouvons-là les enjeux perceptifs propres à l’instant, au lieu, et à leur unification, apanage impressionniste avéré — Monet, semble-t-il, tient lui-même l’appareil photographique.

    Si les impressionnistes cherchaient pour certains à faire ressentir les éléments (vent, brume, lumière…) par leur touche picturale particulière, Guillaume Chaplot tente quant à lui de désigner, par l’entremise de ces grands flous de bougé, l’inquiétude consécutive à l’égarement, le déplacement désordonné de celui ou celle, qui a perdu son chemin, une vision haletante. Avec couleur et poésie, le photographe nous rappelle par ses représentations agitées, que l’omission d’une bifurcation affecte inévitablement la marche, qu’une confusion d’embranchements origine des écarts, des détours, heureux ou malheureux, que ce voyage n’a rien d’une ligne droite, c’est un périple mouvementé, chaotique, une odyssée, retrouver sa direction prend parfois du temps — près d’une vingtaine d’années pour Ulysse, jusqu’à une vie entière pour d’autres. En somme, la situation du spectateur devant les divers formats de Dans la forêt est pareille à celle du grand Dante Alighieri aux premiers vers de la Divine Comédie : il est perdu.


         « Nel mezzo del cammin di nostra vita       (Au milieu du chemin de notre vie
        viemi retrovai par una selva oscura,            je me retrouvai par une forêt obscure
        ché la diritta via era smarrita ».                  car la voie droite était perdue).


    Virgile apparaît au Toscan, mais il ne viendra pas pour tout le monde, il faut, pour hériter d’un illustre guide, savoir l’imaginer. Voilà sans doute ce que ces images nous exhortent à faire, penser notre position existentielle présente, et réfléchir aux sorties possibles, tracer des chemins, s’inventer des issues.

    Pas seulement des photographies, pas simplement des « tableaux » non plus, pas uniquement des métaphores de l’égarement, ces images ressemblent à d’anciennes verdures qui auraient été matériellement revisitées, métaphysiquement réactualisées, d’authentiques tapisseries réalisées pour l’occurrence avec des fils de lumière tissés sur du temps arrêté à l’aide d’une trame ontologique. Nous ne sommes certes pas physiquement à Aubusson (bien que ces clichés aient été faits en Creuse), ni au château de la Trémolière devant les tapisseries d’Anglards de Salers, pas plus que concrètement perdus en forêt avec Dante et Virgile, mais nous emmagasinons par la pensée ces situations ranimées par les « tableaux » de Dans la forêt ; et nous sommes un fil.

    Le photographe Guillaume Chaplot se pense parfois peintre ; il devrait plus souvent s’évaluer sage, poète, lissier.

David Brunel

Docteur en philosophie esthétique, photographe,
enseignant à Aix-Marseille Université et à Paul Valéry Montpellier III