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Délicatesse et fragilité du diaphane

A propos des photographies de Guillaume Chaplot

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Un texte de David Brunel

 

« Observe la lumière et considère sa beauté.
Cligne des yeux et regarde-là.
Ce que tu vois n’y était pas au début,
et ce qui y était n’est plus.
Qui donc la renouvelle,
si celui qui l’a faite meurt continuellement ? »1

1 Léonard de Vinci, Les Carnets, Tome I, Gallimard, Folio, 2000, p. 73.

 

            Guillaume Chaplot est de ces « photographes du quotidien » qui établissent une relation avec le dehors par l’entremise de leur pratique. Mais les images des adeptes de ce besoin, souvent basculé en nécessité, ne se ressemblent pas (ou alors brièvement, et seulement en surface). La photo en tant qu’activité quotidienne, hygiène de vie, mode d’être en contact avec le monde, n’a pas de visage particulier, typique, ou spécifique. D’Araki à Goldin, en passant par Tillmans, pour ne citer qu’eux, il y a certes cette écriture au quotidien du quotidien, mais là s’arrête leur ressemblance, c’est-à-dire, à l’endroit même où elle commence. Nommer cet état de fait poïétique ne constitue donc en rien une ouverture, une voie d’accès à l’image, tout juste un poncif, une approche délavée qui risquerait même d’altérer les éclats secrets d’une œuvre qui en contient indubitablement.

Les photographies de Guillaume Chaplot arrivent généralement par paquets, par torrent, comme les photons par quantum. Telle est son habitude : déverser un flots d’images dans lequel les nouvelles s’intègrent aux anciennes avec homogénéité et/ou brutalité, cohérence et/ou confusion, harmonie et/ou discordance. Les dernières venues s’imposent toujours avec une efficience rénovatrice de l’ensemble assez déconcertante qui semble, d’année en année, depuis maintenant plus d’une décennie et demie, façonner et fertiliser un noyau initial manifestement prolifique. A cet égard, et pour connaître Guillaume, son choix a dû être particulièrement difficile, voire frustrant, à coup sûr tournoyant, presque insoluble. De ce corpus conséquent et qualitatif qui fait bloc, dégager quatre représentes, quatre « élues », n’équivaut pas moins au non choix, à l’abandon, de centaines d’autres images. Et ce n’est sûrement pas le domaine que le photographe affectionne le plus ; à cela, il y a des raisons…, il a des raisons…, il a raison…, il en sait trop sur la question1.

Si son travail devait être vers quelques lieux thématico-théoriques rabattu, ou par quelques champs ausculté, seule la poésie ouvrirait une voie d’accès ad hoc à cette photographie qui, comme elle, ne décode le monde que pour l’encoder de nouveau. La désignation de la peinture par Léonard de Vinci en tant que « poésie qui se voit au lieu de se sentir », avec comme retournement logique de l’allégation, une poésie en tant que « peinture qui se sent au lieu de se voir », sied également à la photographie à ceci près que dans le cas présent, une fois passé la rencontre visuelle, les images de Guillaume Chaplot se sentent plus qu’elles ne se voient. Proches du poème, du fragment, de la parabole, du fabliau, du Haïku, elles démentent et démontent la rationalité du visible et pulvérisent la question de la vérité en photographie (la leçon de Robert Frank est bien assimilée). Rien n’a été et ne sera jamais. En retrait du sens, chacune d’elles constitue une authenticité qui lui est propre dans laquelle tout reste à faire. Elles sont la résultante d’une quête de la connaissance par et dans l’insu. Comme le poète, l’artiste fait parti de ces rares êtres à savoir qu’ils ne savent pas, et ce qu’il ne sait pas, il le photographie…

 

homme

En s’appuyant ostensiblement sur un débordement des techniques de prise de vue2, le monde bidimensionnel rapporté n’est (plus) qu’une invention, un arrangement entre le visible et l’invisible. Pourtant, rien dans ces photographies n’est plus vrai que ce qu’elles inventent, à savoir, une surréalité, une mystification de l’intelligible par le sensible. Il semble bien que le photographe ait décidé de retourner dans l’antre platonicienne pour prolonger l’expérience skiagraphique. Il sait qu’en son sein quelque chose s’y trouve, quelque chose d’assez fort pour impulser le cheminement de celui qui se retourne afin que s’accomplisse lentement sa formation, le « revirement de tout son être » ainsi que l’énonce Heidegger au sujet du parcours initiatique du prisonnier. D’ailleurs, à mieux considérer l’ensemble des photographies de Guillaume Chaplot, il est frappant de constater qu’une forte majorité d’entre elles sont des prises de vues nocturnes… Est-ce un hasard ? Je ne le pense pas.

Les lumières nocturnes stimulent fortement l’imaginaire (les surréalistes l’avaient bien compris), et quand on sait, en accord avec Bachelard, que « [l]a valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire »3, on comprend mieux d’où vient l’efficacité attractive et onirique qui enveloppe ces photographies.

A l’inverse de Pénélope qui « défaisait la nuit ce qu’elle faisait le jour », Guillaume Chaplot fait la nuit ce que le jour défait ou ne peut tout simplement faire. « Sa » lumière, préférentiellement nocturne, ouvre un espace chimérique qui a pour effet de replacer l’image dans une sorte de seconde latence, la mettant ainsi entre parenthèse, invue, pour au final ne conserver plus d’elle que son parfum, sa senteur. Exactement comme si, physiologiquement, nos cellules photoréceptrices oculaires s’inversaient devant la qualité de lumière qu’elles ont à appréhender (alors que les cônes interviennent essentiellement dans la vision diurne et les bâtonnets dans la vision en faible lumière, il y aurait là une inversion des stimulations qui rendrait caduque une acuité visuelle confortable). Et, dans ce moins visible, la photographie se verrait mieux car il ne reste plus d’elle que la trace lumineuse, la photogénie. Qu’y a-t-il de plus photographique que la lumière elle-même ? C’est sans doute ce que guillaume Chaplot s’applique à montrer, à photographier.

Son sujet, c’est bel et bien la lumière, laquelle d’ordinaire échappe à la vue. « On voit [certes] ce qui est dans la lumière » 4 comme le souligne François Fédier, mais « [p]our voir la lumière [elle-même], il faut l’œil de la nuit, garder l’œil de la nuit, regarder »5. C’est cette posture en rien topographique, un simple « être-là », pure présence de soi-même à soi-même, un Dasein pour ainsi dire, que le photographe cultive par sa pratique. Son geste englobe et répercute toute la délicatesse et la fragilité du diaphane – cela lui ressemble –.

En somme, les images de Guillaume Chaplot constituent la boîte noire de la lumière, la mémoire de son trajet, de son mode inscriptif. Elles instaurent un passage entre ce qu’on ne voit pas, ou plus, la chair de l’image, et ce qu’on ne voit pas de face, la lumière (comprendre la Vérité), ou alors qu’une seule fois, la mort. Sage est ce que nous enseigne le visage de la Gorgône.

DAVID BRUNEL

« Les sentiments apparents
La légèreté d’approche
La chevelure des caresses.

Sans soucis sans soupçons
Tes yeux sont livrés à ce qu’ils voient
Vus par ce qu’ils regardent.

Confiance de cristal
Entre deux miroirs
La nuit tes yeux se perdent
Pour joindre l’éveil au désir 
»
6

 

 

 

1 Si l’amitié m’autorise de tenir ces propos, la pudeur m’interdit de faire un pas de plus. La vie fait des marques. Chaque sujet à ses secrets. Rien là-dedans ne m’appartient.

2 Flou de bougé, temps de pose déraisonnablement longs, cadrages aléatoires, instabilité de l’appareil, mise au point approximative, non respect de la sensibilité nominale, concaténation des plans, unification des reflets, lfusion des réalités… Une chose vaut vraiment : la posture, la présence ; tout le reste, c’est du vent, même pas un souffle, du vent, du rien qui ne compte pas, ou qui ne compte plus pour qui a compris ce qu’est une image photographique - ce qui est le cas de Guillaume Chaplot, même s’il s’en défend parfois -.

3 Gaston Bachelard, L’air et les songes, Essai sur l’imagination du mouvement, Librairie José Corti, réédition, 1998, p. 5.

4 François Fédier, Regarder voir, Editions Les belles lettres, Paris, 1995, p. 358.

5 Ibidem.  ;